Sortir du triangle de Karpman


Sortir du triangle de Karpman

Le triangle dramatique de Karpman est un modèle relationnel issu de l’analyse transactionnelle. Il décrit trois rôles qui se répondent et s’alimentent : la Victime, le Persécuteur et le Sauveur. Ces rôles ne sont pas des identités fixes. Une même personne peut passer de l’un à l’autre au cours d’une conversation, d’un conflit ou d’une relation.

Dans la position de Victime, une personne se ressent impuissante. Elle attend que quelqu’un intervienne ou que les circonstances changent pour pouvoir enfin retrouver son équilibre.

Dans la position de Persécuteur, une personne accuse, critique, contrôle ou rabaisse. Elle cherche à faire changer l’autre et peut lui faire porter la responsabilité de son insatisfaction.

Dans la position de Sauveur, une personne prend excessivement en charge les difficultés d’autrui, parfois sans demande véritable. Elle agit à sa place et risque d’entretenir une dépendance plutôt que de respecter son autonomie.

Le rôle change, mais une même attente peut demeurer : quelque chose doit se produire à l’extérieur pour que je puisse me sentir autrement à l’intérieur.

C’est cette attente que nous allons interroger.

Dans la lecture proposée ici, les personnes prises dans le triangle attendent que l’expérience colore leur conscience.

La Victime attend une intervention, une reconnaissance ou une réparation qui lui permettra de se sentir délivrée.

Le Persécuteur attend que l’autre change, obéisse ou reconnaisse sa faute pour retrouver un sentiment de maîtrise.

Le Sauveur attend que son aide soit nécessaire, efficace ou appréciée pour se sentir utile et légitime.

Les comportements sont différents, mais le mouvement intérieur est semblable :

« Lorsque quelque chose changera dans l’expérience, je pourrai enfin me sentir autrement. »

Lorsque tu me choisiras, je me sentirai aimable.

Lorsque tu me reconnaîtras, je me sentirai digne.

Lorsque tu changeras, je retrouverai la paix.

Lorsque tu auras besoin de moi, je sentirai que j’ai une place.

Nous confions alors aux circonstances la mission de produire notre état d’être. Nous demandons à une relation, à une réponse ou à un résultat de nous donner une couleur intérieure.

Et tant que cette couleur dépend entièrement de ce qui se passe dehors, nous demeurons dans l’attente.

Même lorsqu’une attente est satisfaite, une autre peut apparaître. Il faut une nouvelle preuve, une nouvelle réponse, une nouvelle reconnaissance.

Le sentiment d’incomplétude persiste parce que nous continuons à chercher dans l’expérience ce que nous n’avons pas encore appris à habiter dans notre conscience.

Renverser le mouvement

Sortir de cette logique demande de retrouver l’art oublié d’être humain.

Cet art consiste à ne plus attendre seulement que l’expérience colore notre conscience, mais à apprendre à colorer notre expérience par notre Conscience.

Le point de départ change.

Nous ne demandons plus uniquement :

« Que doit-il arriver pour que je puisse ressentir la paix, la dignité ou l’amour ? »

Nous commençons à nous demander :

« Depuis quel état d’être est-ce que je veux colorer ce qui arrive ? »

La paix n’est plus la récompense d’une situation résolue. Elle devient une orientation depuis laquelle nous colorons nos actions..

La dignité n’est plus seulement le résultat d’un regard favorable. Elle devient le sentiment depuis lequel nous choisissons nos paroles et nos limites.

L’amour n’est plus seulement ce que nous attendons de recevoir. Il devient une qualité de présence que nous apprenons à exprimer.

Ce renversement signifie que nous sommes désormais capable de recevoir et de colorer ce qui nous arrive.

Notre couleur sentimentale colore ce que nous vivons.

Nous y infusons notre manière d’être.

Mais nous ne pouvons pas simplement recouvrir une émotion douloureuse d’un sentiment que nous aimerions ressentir.

## Accueillir nos émotions comme des enfants qui reviennent à nous

Nous ne pouvons pas déclarer : « Je suis en paix » tout en refusant de rencontrer la colère qui nous traverse. Nous ne pouvons pas prétendre habiter l’amour tout en repoussant chaque tristesse.

Avant d’alimenter l’expérience de ce que nous sommes, il faut accepter émotionnellement ce qu’elle nous fait vivre.

Pour cela, nous pouvons regarder les émotions que nous appelons négatives comme des enfants qui cherchent à retrouver leur parent : nous-mêmes.

La colère, la peur, la tristesse ou la honte ne viennent pas nécessairement nous arracher à notre être. Dans cette image, elles frappent à notre porte parce qu’elles cherchent une place en nous. Elles veulent réintégrer notre présence, être reconnues et accueillies plutôt que laissées seules devant ce qui les bouleverse.

Un enfant qui pleure n’a pas d’abord besoin qu’on lui ordonne de se calmer. Il a besoin de sentir qu’il peut revenir dans les bras de quelqu’un qui ne le rejettera pas à cause de ses larmes.

De la même manière, nous pouvons offrir à nos émotions un **accueil** :

*« Je te vois. Tu peux être là. Tu n’as pas besoin de disparaître pour que je t’aime. »*

Nous les acceptons. Nous les embrassons intérieurement. Nous recevons leurs pleurs sans les interrompre immédiatement, sans les juger et sans chercher quelqu’un sur qui les déposer.

Nous les choyons. Nous leur offrons de la douceur, de l’attention et un espace où elles peuvent se sentir contenues. Nous les bordons, comme nous borderions un enfant inquiet, en restant auprès d’elles pendant que leur agitation s’apaise.

Cet apaisement ne se commande pas. Certaines émotions se déposent rapidement ; d’autres demandent plusieurs retours. Nous n’avons pas à les presser. Nous pouvons revenir, encore et encore, sans faire de leur persistance une faute.

Et nous ne réservons pas notre amour au moment où elles deviennent calmes. Nous leur donnons de l’amour dès leur arrivée, au milieu de leurs pleurs, puis lorsque le silence revient.

Accueillir la colère ne signifie pas lui laisser décider de tous nos gestes. Recevoir la peur ne signifie pas lui confier la direction de notre vie. Comme un parent peut border et choyer un enfant sans céder à ses caprices, nous pouvons accueillir une émotion sans obéir à chacune de ses impulsions.

Peu à peu, ces parts de nous que nous voulions éloigner retrouvent une place. Nous nous familiarisons avec elles. Nous découvrons que nous pouvons les ressentir sans nous perdre et qu’elles peuvent nous embrasser sans dicter notre etat.

C’est ainsi que l’expérience commence à être digérée émotionnellement : non parce que nous avons expulsé ce qui nous dérangeait, mais parce que nous avons cessé de laisser ces parts de nous-mêmes seules à la porte.

La paix n’est plus une affirmation destinée à faire taire la colère. Elle devient la présence qui sait l’accueillir.

L’amour n’est plus un état qui exige l’absence de tristesse. Il devient les bras dans lesquels cette tristesse peut se déposer.

Alors, nous pouvons alimenter l’expérience de ce que nous sommes : non depuis le rejet d’une partie de nous-mêmes, mais depuis une présence assez vaste pour la recevoir, la réconforter et lui donner de l’amour.

Cette acceptation n’est pas une approbation de la situation.

Nous pouvons refuser une injustice tout en acceptant la colère qu’elle fait naître.

Nous pouvons poser une limite tout en accueillant la peur de déplaire. Nous pouvons quitter une relation tout en laissant exister la tristesse de son terme.

Accepter émotionnellement, c’est dire :

Viens dans mes bras, je ne peux te donner ce que tu exiges mais je t’aime même quand tu es frustré.

Accueillir une émotion peut réduire la lutte intérieure et ouvrir un espace de réponse plus réfléchi. Il ne s’agit pas de devenir insensibles. Il s’agit de devenir disponibles à notre propre réalité.

Nous pouvons appeler « digestion émotionnelle » ce temps durant lequel nous laissons l’expérience être ressentie, reconnue et progressivement intégrée.

L’émotion arrive. Elle nous traverse. Elle peut nous transformer. Puis nous nous familiarisons avec elle.

Nous reconnaissons la tension de la colère, la contraction de la peur, le poids de la tristesse. Nous découvrons ce qui a été touché : une attente, un attachement, une limite, une blessure ou quelque chose auquel nous accordons de la valeur.

Nous ne cherchons plus seulement à évacuer ce mouvement intérieur. Nous lui donnons un espace.

Digérer émotionnellement ne signifie pas entretenir indéfiniment la douleur ni devoir en tirer immédiatement une leçon car la douleur c’est le refus d’accepter l’émotion. C’est laisser l’expérience trouver une place en nous sans lui laisser le contrôle.

Cette digestion n’a pas un rythme imposé. Elle peut demander plusieurs retours, plusieurs câlins, du temps et, lorsque c’est nécessaire, un accompagnement.

La vulnérabilité émotionnelle est cette capacité à demeurer avec nous-mêmes pendant ce mouvement.

Nous cessons de considérer chaque émotion comme une menace contre notre équilibre. Nous apprenons à la rencontrer sans nous réduire à elle.

Imaginons que quelqu’un nous vole notre portefeuille.

Le vol est un fait. Il entraîne une perte et des démarches concrètes. Il peut aussi faire naître une colère intense, une peur ou une sensation d’impuissance.

Nous pouvons attendre que l’extérieur répare tout pour nous autoriser à retrouver un équilibre. Nous pouvons aussi refouler notre colère, nous reprocher d’être bouleversés ou laisser cette colère diriger chacun de nos gestes.

Mais une autre voie est possible.

Nous reconnaissons :

« Je suis en colère. Cette situation m’a atteint. Je peux ressentir ce qui se passe en moi sans approuver le vol et sans abandonner ma direction à cette colère. Je vais accepter la colère et lui donner l’autre joue sans souhaiter cette situation à personne »

Nous laissons l’émotion être présente. Nous observons ce qu’elle touche. Nous commençons à la digérer.

Cela ne nous empêche pas de porter plainte voire contre X. Mais nous le feront dans une autre fréquence.

Simplement, nous pouvons agir sans demander à la démarche extérieure de résoudre, à elle seule, toute notre vie intérieure.

Puis nous alimentons notre réponse de ce que nous choisissons d’être. La dignité peut inspirer notre manière de parler. La clarté peut organiser nos démarches. La paix peut nous aider à ne pas prolonger l’événement contre nous-mêmes.

Nous ne rendons pas le vol acceptable. Nous évitons de lui donner le pouvoir de devenir la seule couleur de notre journée, de notre regard ou de notre existence. Nous allons le colorer de notre paix

Lorsque nous cessons de combattre systématiquement ce que nous ressentons, un espace peut s’ouvrir.

Dans cet espace, nous ne demandons plus seulement : « Comment faire disparaître cette émotion ? »

Nous disons :

« Bienvenue à toi, tu es chez toi et nous sommes ensemble. Désormais tu es en paix, nous sommes en paix , la paix est avec toi et tu es la paix »

C’est ici que la Conscience colore l’expérience.

Le sentiment choisi devient une source. Depuis lui, nous examinons les pensées auxquelles nous donnons notre accord, les paroles que nous prononçons et les actions que nous posons.

Puis ces paroles et ces actions nous rendent ce sentiment plus familier.

Le mouvement se fait dans les deux sens : nous agissons depuis ce que nous ressentons être, et ce que nous faisons nous apprend à l’habiter davantage.

Le solitaire de l’Être commence lorsque nous cessons de confier à l’autre la mission de produire notre état intérieur.

Il ne signifie pas vivre sans relations. Il signifie rencontrer les relations sans leur demander de porter notre être. Nous sommes en expression de qui nous sommes dans chacune de nos relations.

Nous pouvons aimer pour transmettre l’amour qui nous traversera en premier. Nous pouvons accompagner pour transmettre notre indépendance.

Nous pouvons faire valoir nos droits sans briser les droits de l’autre.

Dans le solitaire, nous revenons simplement à ce que personne ne peut habiter à notre place : notre Conscience.

Dans la vision spirituelle qui porte cet art, nous sommes une Conscience qui expérimente son Infinité. Nous ne cherchons plus seulement à obtenir une vie qui nous donnera enfin la permission d’être. Nous apprenons à être dans la vie qui se présente, puis à lui apporter une expression de la paix, de la dignité, de l’amour ou de la liberté que nous choisissons d’incarner.

Le passage peut se résumer ainsi :

Dans le triangle dramatique, nous attendons que l’expérience colore notre conscience.
Dans le solitaire de l’Être, nous accueillons l’expérience, nous la digérons émotionnellement, puis nous l’alimentons de ce que nous sommes.

L’art oublié d’être humain consiste à aimer notre trône de souveraineté et ne plus attendre d’un autre qu’il donne du panache à notre être.

Il consiste à la ressentir sans nous abandonner, à l’intégrer sans nous y enfermer, puis à laisser notre Conscience lui apporter sa couleur.


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