Ce Syndrome de Stockholm qui nous stock sur place


Nous voulons souvent changer notre vie en changeant ce que nous faisons. Nous cherchons de nouvelles habitudes, une nouvelle stratégie, une formation, un projet, une relation, un métier, un lieu, une méthode.

Mais ce que nous vivons est toujours à la hauteur de ce que nous sommes.

Si quelque chose ne nous plaît pas dans notre vie, ce n’est pas seulement parce que la situation doit changer. C’est parce que nous sommes encore quelqu’un qui rend cette situation possible, acceptable, répétable ou inévitable. La vie extérieure ne fait que révéler l’être intérieur que nous sommes.

C’est pourquoi tenter de modifier les circonstances sans changer qui nous sommes ne peut produire une transformation durable. Nous pouvons déplacer le problème, changer le décor, recommencer ailleurs, modifier nos habitudes. Mais tant que l’être demeure le même, il recrée irrémédiablement avec une efficacité karmique une réalité qui lui ressemble.

Le changement commence donc là : dans l’être.
Cet Art oubliéArt oublié!

Et comme vous le savez desormais,  Être est peut-être l’art le plus oublié de notre époque.

Nous avons appris à faire, pas à être

Faire des études. Faire des efforts. Faire carrière. Faire des projets. Faire plus vite, mieux, davantage. Faire du sport. Faire de l’argent. Faire des rencontres. Faire des choix. Faire une différence.

On nous a appris à faire mais tout ce que l‘on peut faire respecte avec une précision divine les limites de ce que l‘on est.

Nous avons appris à mesurer notre valeur à la quantité de choses que nous accomplissons. Nous avons appris à croire qu’en optimisant nos gestes, nous optimiserions notre existence.

Alors, quand notre vie ne nous convient plus parce que comme dit ci-dessus le faire a ses limites, nous ajoutons encore du faire.

Et même lorsque nous nous sentons bloqué, nous voulons faire plus. Nous achetons une méthode, nous suivons une formation, nous adoptons une nouvelle routine, nous écrivons des objectifs, nous cherchons une stratégie de plus, nous essayons de mieux nous organiser et nous nous promettons que demain, cette fois, nous ferons autrement.

Mais ce que nous faisons est toujours l’expression de ce que nous sommes.

Une action n’est jamais isolée. Elle naît d’une identité, d’une vision de soi, d’une manière de se percevoir dans le monde. Nous agissons consciemment ou non selon ce que nous croyons mériter, selon ce que nous considérons possible, selon la place que nous nous autorisons à prendre, selon ce que nous pensons devoir faire pour être aimés, reconnus ou en sécurité.

Nous pouvons donc multiplier les pensées, paroles et actions mais ces dernières resteront fidèles à notre identité.

Une personne qui se vit comme illégitime peut se former pendant des années sans jamais oser proposer son travail. Une personne qui se définit par le manque peut gagner davantage et continuer à vivre dans la peur de perdre et les circonstances lui donneront raison. Une personne qui croit devoir tout porter peut quitter son emploi parce qu’elle s’y épuise et créer son propre projet et s’y épuiser comme elle s’épuisait dans son emploi. Une personne qui se pense non aimable peut rencontrer quelqu’un de disponible et recréer de la distance, du doute ou du conflit.

Le problème n’est pas l’absence d’actions ou de circonstances favorables car au fond les circonstances de votre vie sont favorables à celui ou celle que vous êtes.

Cette idée peut déranger parce qu’elle nous retire une partie de nos excuses basées sur ce qui ne cesse de nous arriver. Elle nous oblige à regarder autrement ce que nous appelons nos problèmes.

Si une situation revient sans cesse, si le même résultat se répète malgré des contextes différents, ce n’est pas un accident. C’est une opportunité de se regarder en face.

La vie montre ce que notre être réclame. Elle révèle ce que nous permettons en nous, ce que nous croyons mériter, ce que nous n’osons pas demander, ce que nous refusons de voir et ce que nous reproduisons sans même nous en apercevoir. Elle retrace fidèlement l’histoire que nous nous racontons à propos de nous même.

Nous changeons de travail, mais nous retrouvons le même rapport à l’autorité. Nous quittons une relation, mais nous choisissons une personne qui réactive la même douleur. Nous gagnons plus d’argent, mais nous nous sentons toujours pauvres. Nous déménageons, mais nous emportons notre solitude. Nous lançons un nouveau projet, mais nous reproduisons la même procrastination, le même perfectionnisme ou le même besoin de validation.

Pourquoi ? Parce que ce n’est jamais seulement la situation qui se répète. C’est l’être qui continue de s‘imprimer encore et encore.

Chaque réalité est à la hauteur de l’identité qui l’habite.

Si j‘ai du mal à recevoir ce que je désire, le garder, le protéger, l’assumer et vivre avec, c’est que je ne suis pas encore devenu la personne capable de rendre cette réalité naturelle et evidente.

Je peux vouloir une relation saine. Mais suis-je quelqu’un qui sait exprimer mes désirs sans détour et sans honte ?

Je peux vouloir une activité prospère. Mais suis-je quelqu’un qui est à l’aise avec l’opulence et les personnes opulentes ?

Je peux vouloir davantage de liberté. Mais suis-je quelqu’un qui supporte la critique d‘un être qui s’expose ?

Quand nous manquons pas d’opportunités, c’est que nous ne sommes pas encore la personne qui a les yeux pour les reconnaître.

Vouloir le résultat sans devenir sa cause

Nous voulons souvent obtenir avant de devenir.

Nous pensons : lorsque j’aurai plus d’argent, je serai en sécurité. Lorsque j’aurai trouvé l’amour, je me sentirai aimable. Lorsque mon projet fonctionnera, je prendrai confiance. Lorsque je serai reconnu, je me sentirai légitime. Lorsque j’aurai changé de corps, je m’autoriserai enfin à vivre.

Nous mettons l’être après le résultat…

Mais le résultat est toujours la conséquence visible d’un état d’être invisible.

Il ne s’agit pas de nier la réalité des circonstances, des injustices, de l’histoire personnelle ou des obstacles. Il ne s’agit pas non plus de prétendre qu’il suffirait de « penser positivement » pour obtenir tout ce que l’on souhaite. Il s’agit de comprendre que pour obtenir une nouvelle réalité, il faut devenir quelqu’un de nouveau peu importe le repas de la veille que votre vie va continuer de vous servir pendant un certain temps.

Si je gagne de l’argent sans devenir riche, je trouverai une manière de perdre, de fuir ou de détruire ce que j’ai obtenu.

Si je trouve une relation saine sans devenir quelqu’un qui sait être en relation saine, je risque de me sentir exposé|e, de la fuir ou de la remplacer par un lien plus familier et plus douloureux.

Si je reçois de la reconnaissance sans devenir quelqu’un qui s’autorise à être vu, je vais minimiser ma place, m’excuser d’exister ou chercher à disparaître dès que le regard se pose sur moi.

Ce que nous désirons exige donc une transformation précise :

devenir l’origine de ce que nous voulons vivre.

La vraie question n’est pas seulement : « Comment obtenir cela ? »

La vraie question est : « Qui dois-je devenir pour que cela ait naturellement sa place dans ma vie ? »

Le syndrome de Stockholm identitaire

C’est ici que la métaphore du syndrome de Stockholm devient utile.

Nous voulons changer notre vie, mais nous avons du mal à changer qui nous sommes. Nous voulons quitter la réalité qui nous fait souffrir, mais nous avons peur de nous séparer de l’identité qui produit cette réalité.

Nous sommes tombés amoureux de notre geôlier.

Ce geôlier est l’identité à laquelle nous sommes habitués. Elle peut être elle qui a appris à se sacrifier, à se taire, à lutter, à se contenter de peu, à attendre, à se débrouiller seul, à douter, à faire passer les autres avant soi, à éviter le risque, à demander pardon d’exister.

Il arrive un moment où cette identité produit les résultats que nous n’aimons plus. Elle crée dans notre nouveau contexte le manque, l’invisibilité, les relations déséquilibrées, l’épuisement, la peur de réussir, la fuite des opportunités, la difficulté à recevoir et la répétition des mêmes scénarios.

Mais nous ne pouvons pas la quitter pas facilement. Parce qu’elle est connue. Parce qu’elle nous rassure, même lorsqu’elle nous fait souffrir. Parce qu’elle est devenue notre langage intérieur. Parce qu’elle nous donne un rôle dans le monde. Parce qu’elle a organisé nos relations. Parce qu’elle nous protège du risque de devenir quelqu’un que nous ne connaissons pas encore.

Nous disons vouloir sortir de la prison, mais nous continuons de consulter le geôlier pour savoir si nous en avons le droit.

Nous disons vouloir une autre vie, mais nous demandons à l’ancienne identité de nous indiquer le chemin. Or elle ne peut pas. Elle ne sait produire que ce qu’elle a toujours produit.

Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec la même façon de penser que celle que nous avons utilisée pour les créer. Albert Einstein

L’identité qui nous a amenés là ne peut pas être celle qui nous conduit ailleurs. C’est cela, la difficulté du changement. Ce n’est pas seulement un problème de discipline. Ce n’est pas seulement un problème de méthode. C’est un problème de séparation.

Pour devenir quelqu’un d’autre, il faut accepter de ne plus être celui ou celle que l’on a toujours été.

L’identité ancienne n’est pas apparue par hasard. Elle s’est construite parce qu’elle avait une fonction. Elle nous a aidés à tenir, à être acceptés, à éviter certaines douleurs, à survivre à des contextes auxquels nous n’avions pas toujours les moyens de répondre autrement.

La personne qui ne demande rien a peut-être appris que ses besoins n’étaient pas entendus ou plutôt qu’on lui reprochait d‘en avoir. Celle qui travaille sans cesse a peut-être appris qu’elle devait mériter l’argent. Celle qui se rend invisible a peut-être compris très tôt qu’être visible pouvait être dangereux. Celle qui contrôle tout a peut-être vécu trop d’imprévisibilité pour se sentir en sécurité.

Cette identité a été utile. Elle a peut-être même été nécessaire. Mais ce qui a été nécessaire hier peut devenir une prison aujourd’hui.

Nous pouvons alors faire quelque chose de profondément adulte : remercier l’identité qui nous a protégé dans le passé, sans continuer à lui confier la direction de notre avenir.

C’est une séparation, mais ce n’est pas une guerre. C’est un deuil, mais ce n’est pas un rejet.

C’est une sortie de prison, mais ce n’est pas une destruction de soi.

Nous y revenons à cet Art oublié.
Être quelqu’un de nouveau implique de perdre certains repères.

Si vous cessez d’être la personne toujours disponible, certains vous trouveront distant. Si vous cessez d’être celle qui se tait, certains vous trouveront trop direct. Si vous cessez de vous contenter de peu, certains vous trouveront ambitieux. Si vous arrêtez de sauver tout le monde, certains vous accuseront de changer.

Ils auront raison : vous changez. Vous devenez

Mais le problème n’est pas de changer. Le problème était de rester fidèle à une identité qui ne vous permettait pas de vivre la vie que vous souhaitez.

Ce passage est inconfortable parce que l’ancienne identité essaie de revenir. Elle revient sous la forme de la culpabilité, du doute, du perfectionnisme, de la peur de déranger, de l’envie de repousser encore, de la tentation de s’excuser, de l’impression que l’on devient égoïste ou que l’on ne se reconnaît plus.

Nous interprétons souvent cet inconfort comme un signal d’arrêt.

Mais il peut être le signe exact que quelque chose est en train de bouger.

Lorsque l’ancienne version de nous perd le pouvoir, elle cherche à nous convaincre que la cellule était en réalité une maison.

Elle nous rappelle que nous étions plus en sécurité avant. Elle nous explique que nous allons décevoir les autres. Elle nous dit que nous ne sommes pas capables. Elle nous propose d’attendre encore un peu, de mieux nous préparer, de revenir à ce qui est familier.

Et si nous l’écoutons, nous retrouvons rapidement nos anciens résultats.

Le défi consiste donc à accepter l’inconfort de l’inconnu plutôt que le confort douloureux de l’ancien soi en pratiquant cet Art oublié.

Nous avons fait du changement une affaire de performance. Nous voulons des outils, des méthodes, des raccourcis et des résultats mesurables.

Mais avant toute stratégie, il existe une question plus fondamentale :

Qui suis-je lorsque personne ne me regarde ? Qui suis-je lorsque j’ai peur ? Qui suis-je lorsque l’opportunité se présente ? Qui suis-je lorsque je dois choisir entre le confort de l’ancien rôle et l’inconfort d’une vie plus vaste ?

Être n’est pas une idée abstraite. C’est l’origine de nos décisions. C’est la manière dont nous recevons, refusons, demandons, aimons, travaillons, créons, nous défendons et avançons.

L’être est l’endroit depuis lequel notre vie se fabrique.

Voilà pourquoi il est un art oublié. Nous avons appris à produire, mais pas à devenir. Nous avons appris à accumuler des gestes, mais pas à regarder l’identité qui les commande. Nous avons appris à rechercher les effets, mais pas à incarner leur cause.

Pourtant, la vie que nous voulons ne commence pas le jour où les circonstances changent. Elle commence le jour où nous cessons d’attendre que les circonstances nous autorisent à devenir quelqu’un d’autre. Elle commence lorsque nous acceptons que nous ne sommes pas condamnés à rester celui ou celle que nous avons été peu importe ce qu’il se passe dans notre vie.

Et elle se déploie lorsque nous faisons le choix le plus difficile, mais aussi le plus libérateur : quitter le geôlier que nous avons fini par appeler « moi ».


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